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Entretiens avec Julien HarveyNotre Mission d'Aide aux Églises MartyresLe local modeste de la mission d'Aide aux Églises Martyres est le lieu qui, par le bric-à-brac des feuilles, des dossiers, des livres à consulter et des revues, est l'image même d'un chantier en pleine activité. Le télécopieur déroule sa bande de papier qui apporte des nouvelles d'Australie, de l'Inde, de l'Europe, d'Afrique... Dan des textes brefs on y trouve la mention de persécutions perfides perpétrées contre des chrétiens dans des pays éloignés. Ces informations sont destinées à constituer le matériel à insérer en de brèves notes dans le bulletin de la mission: «La Voix des Martyrs». «Votre mission, me dit le père Julien, correspond à une nécessité réelle. Je sais de mes propres sources d'information, combien la souffrance demeure encore grande dans les pays comme la Russie, la Roumanie, la Hongrie... Il est plus important que jamais de faire preuve de la solidarité de l'Église de l'Occident car c'est dans la charité et dans l'entraide que la fraternité des disciples du Christ doit être proclamée, maintenant comme dans les premiers temps du christianisme. Voilà un commandement évangélique central.» Le père Julien regarde le bric-à-brac du matériel et me dit: «Ce que vous accomplissez ici avec Mme Stella est vraiment important. Vous apportez de l'aide effectif à l'Église en souffrance et aussi vous accomplissez un apostolat local important: vous construisez ici au Québec, au Canada, des communautés de foi de vos compatriotes et cela est remarquable. De mon travail dans le domaine de l'immigration je sais que les Roumains sont venus au Canada en de vagues successives en commençant avec la fin du siècle dernier. La poussée de la persécution nationale et religieuse pratiquée en Austro Hongrie contre les Roumains a déterminé la venue en Amérique du Nord d'une diaspora de 200,000 Roumains - orthodoxes pour la plupart, et gréco catholiques - Plus tard, d'autres motivations puissantes ont produit d'autres vagues d'immigration roumaine. C'est à noter, il s'agissait toujours de Roumains de la province de Transylvanie où prévalent les Roumains uniates. Ils se sont installés au Québec, en Ontario, dans les provinces de la Prairie... Ainsi, les Canado Roumains de foi uniate doivent être comptés par des milliers de familles... Je sais aussi que les Roumains uniates se sont heurtés chez nous d'une barrière coriace. La hiérarchie ecclésiale de l'Église occidentale latine dominante n'a pas su ni comment les accueillir ni comment les traiter. Vous avez une culture différente; une tradition vénérable et différente de la nôtre; une discipline différente - vous êtes vous-même prêtre marié -; vous avez la vénération des icônes, les belles liturgies byzantines datant des premiers siècles de la chrétienté... Vivre votre vie de foi, votre culture, vos traditions, sans vous laisser assimilés par l'uniformité latine a été autant de défis à relever. J'ai suivi les vies de témoignage des pères Ledit et Leoni qui avaient bâti une belle communauté de foi russe à Montréal. Je me souviens d'avoir fait des démarches - hélas, infructueuses - en votre faveur car vous m'aviez demandé à la mort du père Leoni d'intervenir auprès de mes supérieurs afin que la belle église de la rue Guizot vous soit attribuée à vous, les Roumains uniates. Je n'ai pas eu le succès escompté... L'Église québécoise n'a pas su s'inculturer dans votre culture propre roumaine. Elle ne devait même pas essayer de le faire, ce n'était pas son rôle. L'inculturation est en fait l'évangélisation des cultures. Les Roumains uniates en venant chez nous pour y demeurer sont nécessairement porteurs d'une culture primaire qui est leur héritage qu'ils apportent avec eux. Pour l'Église québécoise il ne suffit pas de pratiquer l'évangélisation des personnes mais il lui faut atteindre aussi leur culture. C'est ça qu'a mentionné le rapport Dumont en 1972 - quand on a signalé le fait que l'Église du Québec doit réconcilier foi et culture. Mais en fait, l'inculturation est la pénétration de l'Évangile dans la culture d'un peuple et l'introduction de cette culture dans la vie de l'Église. Pour les Roumains uniates, l'inculturation a été chose accomplie dans le cours de leur histoire, et dans leur territoire d'origine. L'Église de l'Orient chrétien s'était inculturé, en faisant pénétrer l'Évangile dans la culture daco-romaine et ensuite cette culture avait été introduite au cours des siècles dans la vie de l'Église roumaine. En venant au Québec, l'identité de votre peuple devait être nécessairement maintenue et protégée en sachant bien qu'il y a là une relation dialectique: votre foi interroge votre culture d'origine et cette culture déjà évangélisée est inscrite dans la vie de votre Église y laissant sa trace indélébile. L'incarnation est venue de Dieu dans la chair humaine; de la même manière on peut comprendre l'inculturation de l'Évangile dans votre culture et tradition. Vous- les Roumains uniates, êtes porteurs d'une expérience humaine propre à vous; la culture est co-extensive à l'expérience humaine, et votre expérience humaine est particulièrement riche; c'est par et dans la culture qui est la vôtre que votre humanité s'accomplit. L'inculturation touche alors nécessairement tous les secteurs: votre culture «cultivée», votre manière de vivre, votre façon de penser, vos rapports sociaux, votre éthique sociale. On voit ainsi qu'on ne peut point sortir du processus culturel. On peut quitter sa culture (mais avec quels dégâts pour votre identité!); on peut faire du syncrétisme culturel (et avec quelle nocivité pour votre héritage propre), mais on ne peut pas parvenir à un accomplissement non culturel de soi. La foi n'est jamais pure foi mais elle est toujours expérience de Dieu exprimée et formulée dans et à travers un langage culturel, dans votre cas celui des Pères de l'Église de l'Orient et propre à votre catéchèse éminemment liturgique. Ainsi, ce n'est point le rôle de l'Église de l'Occident de faire irruption dans votre vie de foi, car vous êtes modèles d'inculturation réussie de l'Évangile dans votre culture primaire. Toute immixtion dans vos vies de foi peut seulement et toujours nuire à votre identité, à votre manière propre dont vous vivez la foi et la culture.
On peut comprendre pourquoi toutes les communautés est européennes
qui baignent dans le fleuve de la tradition de l'orient chrétien
se sont-elles constituées en des paroisses et des associations
culturelles: ils sentaient tous le danger de la perte de leur identité par
le peu de compréhension d'une hiérarchie ecclésiastique
comprenant mal les implications des concepts d'inculturation. L'Église
latine représente elle-même une culture ecclésiastique;
elle a ses règles de foi, sa discipline... Elle ne peut pas prétendre
s'inculturer dans votre culture primaire sans la disloquer, sans porter
atteinte à l'équilibre intérieur, à l'harmonie
de votre être religieux où l'Évangile et la culture
primaire se trouvent déjà dans un état fusionnel
harmonieux dès avant votre arrivée en terre québécoise...» Que Dieu vous bénisse
Courriel : info@entraidefraternelle.com Programmé
par Dominique Peladeau
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