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Le concept de rites

Apprivoiser l’essentiel

«Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai : je découvrirai le prix du bonheur! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur…

-Qu’est – ce qu’un rite? dit le petit prince.

-C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure des autres heures.»

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

Cet auteur si profond et charismatique nous fait savoir que les rites sont liés à la création de liens et à l’essentiel qui échappe à la vue. C’est en effet par les rites que se réalise l’apprivoisement, la création de liens d’amitié entre les humains. Mais si la création de liens vise ici l’amitié, on peut dire aussi que ce sont tous les liens pour la compréhension de soi, pour la compréhension des autres, de la nature et de Dieu que favorisent les rites. Non pas des liens fixés davantage dans les rites, mais des liens dont les rites favorisent l’aperception, c’est-à-dire que l’on aperçoit comme étant déjà réalisés mais qui proviennent en fait de l’interaction entre l’implication de soi et le processus rituel. Sans développer comment se réalise ce travail, disons simplement qu’il est comparable au processus du langage qui utilise les éléments déjà constitués d’une langue (qu’on pourrait associer aux rites; ce que la langue réalise au niveau verbal, le rite le réalise au niveau corporel) afin que, mis en interaction, ils deviennent parole vive qui dit l’expérience humaine.

Ce qui travaille à l’intérieur des processus rituels est bel et bien l’essentiel pour l’être humain puisque c’est tout l’être humain dans ses diverses dimensions qui y est travaillé mais aussi singularisé, identifié et harmonisé. Cela est souvent invisible pour les yeux mais est matrice de sens pour l’identité humaine.

Tout ce qui se situe fondamentalement au niveau de la ritualité de notre Église, c’est le tout de la personne et le tout de Dieu le Trine à la lumière de leur mystérieuse relation. Dieu joue le rôle de l’Autre qui décentre l’individu de lui-même pour mieux le renvoyer à lui-même. La ritualité préserve la radicale altérité de Dieu tout en permettant à l’individu d’y établir une relation qui le «travaille». (Raymond Lemieux, La ritualité insoupçonnée, Liturgie, foi et culture, Ottawa, 1995).

Les rites n’appartiennent jamais à une institution ou à un groupe. Ils sont des pratiques de collectivités: langage, fait de mots, de gestes, d’attitudes sur lesquels nul individu n’a de l’emprise. Aussi, tout rite est marqué d’un conformisme foncier et ontologique: il signifie par lui-même, indépendamment de la volonté personnelle de ceux qui le «jouent» parce que les sens qu’il met en acte sont communément partagés.

Par conséquence, ceux qui critiquent des rites séculiers et acceptés depuis des temps immémoriaux, ceux qui engagent la chrétienté dans le syncrétisme ou dans la voie du «bricolage» pour fins d’«aggiornamento», de leur «adaptation» à la culture post – chrétienne de nos jours, mettent en réalité en cause les communautés de sens implicites et/ou explicites que les rites supposent et qui, par leur essence, font partie de l’aménagement de l’être humain, de son identité. De telles remises en cause débouchent sur le vide; s’y conformer, signifie favoriser la décomposition de l’identité humaine, sans pour autant la remplacer par une autre identité.

L’homme rituel

Tout le long de notre vie, nous sommes entourés de rites ; ceci nous fait savoir que l’être humain est, somme toutes, profondément rituel. L’expérience rituelle est aussi mystérieuse que l’être humain lui-même. Le parcours de sa vie personnelle, sociale et religieuse est façonné aussi bien par les petits rituels de la vie quotidienne que par les grands rituels sociaux, politiques et religieux. Les pratiques sacramentelles de l’Église revêtent des dimensions anthropologique, sociale, politique et religieuse qu’il n’est pas toujours facile de départager. La mémoire chrétienne qui se faufile au cœur des pratiques rituelles est, elle aussi, chargée de toutes ces dimensions. On ne peut nier que pour une large part la foi ne se vit qu’à sans cesse s’exprimer et se chercher dans ces pratiques mêmes.

Toute mise en scène rituelle d’un événement significatif de la vie se présente comme une tentative pour apporter des éléments de réponse aux questions que pose l’existence : Quelle est mon origine? Où est ma vie? Quelle sera la fin? C’est la principale raison pour laquelle les rituels liés aux grands événements de la vie d’une personne, d’une famille ou d’un peuple sont ceux qui tiennent le coup lors de certaines crises de croyances. On n’a qu’à penser à notre propre situation chrétienne. Pour une majorité de croyants, les seuls liens à l’Église institutionnelle qui tiennent encore, ce sont les rituels des événements de la vie familiale, sacrements et fêtes.

Les rites ne sont pas faites pour qu’on y assiste, mais pour qu’on y prenne part. Les rituels ne peuvent vraiment prendre vie que lorsqu’ils cessent d’être des spectacles. L’effort de participation exigé est énorme, peut-être au-dessus de nos forces. On peut participer de mille façons et avec des sentiments divers. S’il y a participation, il faut bien qu’il y ait quelque force interne ou externe qui les presse assez pour que les personnes aillent jouer leur rôle dans la célébration.

Le jeu rituel n’est que très rarement neutre. Il ne laisse à peu près personne indifférent. En ce sens, toute pratique rituelle agit sur un groupe en travail. C’est le lieu d’un questionnement sur l’origine et la fin de la vie, sur ce qui nous dépasse, sur ce que la tradition chrétienne a osé nommer le Dieu de Jésus. Dans le jeu rituel, c’est un groupe qui pense ensemble, comme il le peut, les valeurs et les croyances qui l’animent. Cet effort aboutit à l’adoption d’une symbolique simple, mais présentant un certain écart en regard de la vie quotidienne. Verser de l’eau sur le corps d’un enfant à baptiser, déposer une gerbe de fleurs sur une tombe, tout récemment porter des t-shirts avec l’image de la personne disparue, ce sont là des gestes du quotidien, mais repris en jeu symbolique facile à répéter.

Les rituels ont leur manière propre de parler, ils n’exigent pas un flot de paroles. Le rituel nous fait entrer dans un espace où faire et dire ne se distinguent pas. L’explication tue la symbolique et peut aussi empêcher le travail du rituel. Cela, car l’activité symbolique se donne un réseau de signes qui parlent différemment et ne peuvent pas tous dire les mêmes choses. On n’a pas toujours à transcrire en paroles ce que veulent dire les rites. Les rituels sont de l’ordre de faire, de l’action symbolique à accomplir. La mémoire chrétienne pour les rituels peut être préservée et enrichie surtout à travers le récit qui demande à être poursuivi dans le rituel et qui finit même par se confondre avec le geste. Les gens tiennent aux rituels parce que la force de celui-ci n’est pas de dire ou d’expliquer mais de suggérer une ouverture, une transcendance. (Guy Lapointe, Liturgie, Foi et Culture, Dossier Rites et Liturgi, Ottawa, 1995).

Le rite se définit en fait comme un ensemble d’actes répétitifs et codifiés, d’ordre verbal, gestuel et postural à forte charge symbolique et fondé sur la croyance en la force agissante de puissances sacrées avec lesquels l’homme tente de communiquer en vue d’obtenir des effets ou faveurs. En religion, Durkheim considère les rites comme des règles de conduite qui prescrivent comment l’homme doit se comporter à l’égard des choses sacrées. Le sacré pur ou impur est considéré comme hypostase de la force du corps social; le rite devenant expression symbolique des valeurs fondamentales qui unifient les membres d’une société. Le paradigme de tout rite n’est pas la violence détournée, sublimée et transcendée, mais la négociation avec une altérité (dieu ou pouvoir social) dont on essaie d’obtenir des avantages par un contre – don. Les rites visent à maîtriser les aléas du temps destructeur. Nous vivons dans un ordre de puissances et les rites – théâtralisant les rôles, suggèrent que la sécurité consiste à occuper sa place, et à respecter les codes de rapports entre les niveaux d’une hiérarchie, au sommet de laquelle le pouvoir auréolé de sacré se donne les moyens de sa domination. La fonction fondamentale des rites est celle d’intégration sociale. S’ajoutent celles de légitimation d’un pouvoir, d’orientation morale, d’échange intensif, émotif, mobilisateur, sérieux.

Anthropologiquement, le rituel est un ensemble d’observances positives et négatives, d’abstentions et d’actions entraînées par la religion. La signification du rite fait partie intégrante du rite. Les rites ont une efficacité symbolique; reposant sur une croyance, cela suppose la capacité des rites à signifier autre

Si ces textes ont une valeur exceptionnelle, cela est dû au fait qu’ils nous interrogent sur la compréhension d’un concept très important de notre vie. Nous sommes confrontés constamment à l’incompréhension de nos semblables du sens symbolique de notre vécu. Regardez les rituels – le baptême, le mariage, les funérailles – en les comprenant et en y participant corps et âme, en les considérant aussi comme essentiels à nos vies. Cela va vous donner la possibilité de participer au besoin de solidarité que tout humain manifeste, cela va vous faire comprendre le rôle fondamental des rites dans la formation de notre identité.

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