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Nous et la tradition

Un texte du Rév. Radu Roscanu

Chers amis,

En vivant ensemble, ici au Canada, hommes et femmes de traditions, religions et de cultures différentes, nous entreprenons l’expérience d’une vie commune. Mais nous sommes portés à observer que nous vivons souvent en situation conflictuelle les uns avec les autres.

Il y a un fossé entre les identités, entre les cultures, entre les différents modèles ecclésiologiques qui sont en présence dans notre pays d’accueil, dans notre province, dans la ville qui nous accueille.

On est dans un pays pluriethnique et nous avons autour de nous des individus, des familles, des groupes porteurs de valeurs parfois très différentes par rapport aux nôtres. Nous sommes alors confrontés avec l’incompréhension, l’intolérance, le racisme, l’intégrisme…

Comment arriver à guérir l’organisme social de ces maux? Je crois que la guérison de ces maux passe nécessairement par la redécouverte de notre être vrai, de l’identité qui est la notre, des institutions qui ont fondé cette identité.

Le fait de comprendre son identité, sa tradition religieuse, sa culture nous conduira aussi à comprendre le présent que nous vivons et à forger sur sa base l’avenir qui advient.

Mais, comment arrive-t-on à se connaître soi-même?

Nous les humains sommes capables de nous assumer. Nous pouvons corriger la trajectoire de notre vie. Cependant, observons que chacun tient son existence et son éducation de l’autrui et cette éducation re ue fait de chaque homme et femme un héritier d’une tradition particulière. C’est quelqu’un d’autre qui nous fait bénéficier d’un contrat social qui nous permet l’exercice de notre autonomie.

Tout homme reçoit son autonomie d’un autre. Mais cette autonomie implique aussi la dépendance vis-à-vis d’un autre. Sans les relations avec les autres je n’existerais pas. Sans mes parents, mes proches, amis, coreligionnaires, voisins, les étrangers, sans leurs affection, je n’existerais pas.

Je me souviens que mes parents avaient de bons amis juifs, musulmans, des hongrois, des ukrainiens, des allemands. J’ai hérité moi-aussi des mêmes amitiés. Le destin m’a fait vivre au Maroc dans une société ouverte et j’ai connu des musulmans, des juifs et des chrétiens ouverts.

Ils m’ont tous beaucoup apporté. Merci, Père Begouen, pour la connaissance de l’Islam que vous m’avez donnée. Merci è Richard et Sabine Wurmbrand, et aux amis israélites, pour la connaissance de la pensée juive acquise grâce à eux.

Sur le plan symbolique, de la culture, de la communication par le langage parlé, cet autrui s’est efforcé à me parler, à me donner quelque chose. Et comme-ça, avant de m’édifier moi-même, je me suis re u de l’autrui. J’ai vu combien mon Église doit à la synagogue, combien elle doit à la mosquée.

Ma dépendance par rapport à autrui – a été ce qui m’a donné mon autonomie. J’ai reçu la connaissance et la compréhension de la vie dans toutes ses dimensions, dans un monde ou je vivais comme noyé dans un océan de mystères.

Cette loi qu’on ne peut nullement ne pas recevoir de l’autrui, c’est ça la tradition. Elle existe avant que nous soyons nés. Cette tradition nous la re evons en apprenant le langage de notre culture. Pour moi personnellement, cette tradition est la tradition chrétienne. Pour les juifs, c’est la tradition juive. Pöur les musulmans, c’est la tradition islamique. Elle nous enveloppe dans leurs bras bienfaisants depuis notre plus tendre enfance.

La tradition se contient à elle-même l’autorité absolue et mystérieuse de sa transmission en un mode organique, aux générations qui se succèdent sur cette planète que nous partageons tous.

Tout langage humain forge une interprétation de la réalité. En apprenant faire mienne la communication symbolique qui porte la tradition, je m’initie à une vision particulière du monde, à une vision de l’autrui, mais en même temps à une vision de moi-même.

Pour chacun de nous, cette vision héritée est sainte, et elle bâtit l’identité. La tradition m’est donnée pour que j’hérite d’elle, avec la mission de transmettre le tout à ceux qui suivront après moi.

Je suis de tradition chrétienne et orientale. Ma culture comporte des éléments multiples qui la définissent comme étant différente des autres cultures et qui constitue la maison spirituelle, qui nous abrite et nous enracine dans le monde et dans l’histoire. Nos ancêtres nous appellent à l’apprendre cette culture ou, si nous l’avons laissée s’étioler, de la réapprendre par la voie de l’histoire.

Seulement comme- a nous pouvons survivre en devenant porteurs de nos traditions dans notre milieu de vie, ainsi nous enrichissons la vie commune, nous embellissons la demeure commune. En témoignant d’elle, de sa valeur irrempla able, nous transfigurons le milieu humain et nous nous transfigurons nous-mêmes aussi, en transfigurant aussi la tradition.

Nous sommes appelés tous à participer à cette inter-action. Nous devons nous édifier dans la tradition qui est nôtre et, en nous édifiant, nous édifions aussi la tradition. On demeure éternellement dans cette matrice ou culture, rites, institutions, sagesse, folklore, poètes sont compris amoureusement.

Seulement par notre tradition nous nous recevons nous-mêmes des autres, en transmettant le tout aussi à ceux qui vont nous succéder dans cette vie maintenant et toujours.

La foi philocalique

Je voudrais vous dire en guise de conclusion comment la foi a été vécue par mon peuple. La foi a été vécue dans la beauté. La tolérance étant pratiquée, les hérétiques de toute catégorie arrivèrent en Roumanie qui les aidait à s’y établir sans conditions.

La tolérance à toute épreuve est un beau visage du christianisme de mon peuple. «Chacun selon sa loi» est un adage roumain exprimant très exactement le respect et l’attitude de non-ingérence dans les mystérieuses profondeurs de l’âme humaine croyante. Respecter la conscience des autres – voilà un côté combien attachant de la foi de mon peuple.

Les Roumains ont le vocable «omenie» et ceci se traduit par humanité qui demeure une vertu cardinale qui supporte cette attitude neutre dans les choses confessionnelles et demeure signe de maturité d’âme acquise par l’expérience historique du peuple.

Le manque d’excès en matière de foi du peuple des Carpates présuppose un équilibre entre les antithèses de la vie. Il a vécu dans l’austérité que les «sihastri» (moines solitaires et pàres spirituels) leur apprenaient. Le monasticisme est demeuré toujours très près du peuple. Ceci a eu pour fruit le fait que la préoccupation religieuse est devenu un caractère fondamental du peuple croyant.

La piété populaire, le tempérament doux du peuple des Carpates les a fait cultiver l’équilibre et le grand respect des coutumes transmises par la tradition.

Aujourd’hui, les trous dans la mémoire collective de la société ou nous vivons, l’effondrement des cadres même de cette mémoire, a dégradé les consciences humaines. Cela rend actuelle la nécessité de la redécouverte de la beauté de la tradition religieuse… La problématique est générale.

Gardons donc tous nos traditions avec amour car elles constituent nos maisons de nos âmes. Multiplions les témoignages sur notre identité, communiquons et confessons ensemble de notre foi. C’est ça la condition de la mutuelle érection du dialogue permanent et le moyen par excellence de nous construire nous-mêmes et de nous faire accepter tels que nous sommes. En sachant mutuellement qui nous sommes, par le dialogue, nous nous faisons accepter et nous évoluons aussi.

N’oublions pas la charité

La construction de notre identité passe aussi par la participation au destin des autres. Nous devenons un peu plus nous-mêmes en étant vraiment sensibles à la souffrance de l’autrui. À ce chapitre, souvenons-nous de ceux qui sont moins nantis que nous, de ceux qui souffrent, des prisonniers et des malades. En aidant par l’entremise de l’AEM nous bâtissons pour nous et ceux que nous aidons, un avenir bon et paisible.

Paix avec vous tous!

Rév. Radu Roscanu

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